PSYCHOSE ANATIDAEPHOBIQUE
J’avais vécu la dernière heure dans un flottement brumeux. Je me souviens des cris, des pompiers, de la sirène d’une ambulance, puis plus rien avant de reprendre petit à petit pied dans la réalité.
Puis une salle d’attente hospitalière avec à mes côtés une jeune femme longiligne en blouse blanche, portant une belle chevelure brune bouclée enserrée dans une queue de cheval qui se déversait sur sa nuque. Un insigne « infirmière » brodé vers son col.
- Ne vous inquiétez pas, madame, nous vous avons injecté un calmant, votre famille est prévenue, mais pour l’instant vous devez consulter un médecin. C’est bientôt votre tour.
Un bref regard sur la porte en question m’apprend « Urgences psychiatriques ».
Quoi ! Qu’est-ce que ce piège ! Je veux me relever, mais l’infirmière me fait rasseoir fermement : calmez-vous, vous avez fait une grosse crise d’hystérie, madame, vous devez vous entretenir avec un médecin ».
J’ai à peine quelques secondes pour remettre mes idées en place que la porte s’ouvre sur un petit homme, chauve, mais muni d’une longue barbe peu entretenue, et de lunettes aux verres ronds et épais.
- Entrez Madame, asseyez-vous, me dit-il en désignant un fauteuil face à son bureau.
Je m’exécute comme un robot docile, et je ressens soudainement une grosse fatigue, une très très grosse fatigue.
- Alors Madame, présentez-vous, et racontez-moi ce qui vous arrive.
- Je m’appelle Aude, j’ai 36 ans, mon époux Pascal est facteur et nous avons deux enfants, un fils de huit ans et une adolescente de treize ans.
- Parfait Aude, vous voulez bien que je vous appelle Aude, n’est-ce pas ? Dites-moi tout.
- Je suis artiste peintre, mais je ne vends pas grand-chose, alors c’est un peu difficile de gérer les finances du foyer, donc nous avons décidé que je me lancerais quelque temps dans un emploi CDD ou en intérim. Aujourd’hui c’était mon premier jour, je devais remplacer une manutentionnaire dans une grande surface, mais dès le lever tout a été compliqué.
Le médecin me regarde attentivement avec bienveillance puis demande à l’infirmière : « Merci d’apporter à Madame un café avec un canard pour la revigorer, s’il vous plaît ».
Ces propos me déclenchent un sursaut avant de me faire recroqueviller pour poursuivre mon récit.
- Eh bien, je me suis levée tôt pour tout gérer. Mon fils traînait au lit mais tout ce que je lui disais glissait sur lui comme sur les plumes d’un canard. J’aurais aimé avoir un peu d’aide de Pascal, mais tandis que je m’affairais au petit déjeuner, lui tranquillement lisait son canard. Ma fille me reprocha de ne pas pouvoir la conduire au collège aujourd’hui alors qu’il faisait un froid de canard. Je lui fis remarquer que 16°C était une température tout à fait correcte, et que si elle se vêtait d’autre chose que d’un top laissant son nombril à l’air, et d’une mini-jupe, elle pourrait s’en rendre compte. Cela l’offusqua : « Quoi ! Tu veux que je sois le vilain petit canard de la classe ! ».
Mon fils pleurait car il s’était gratté la croûte formée sur son genou suite à un accrochage avec un copain de récré : « Il m’avait traité de canard boiteux ! ».
Je ne savais plus où donner de la tête et après en avoir terminé avec toutes ces tâches ingrates et le départ de mon mari pour sa tournée avec un « Bonne journée, mon canard ! », je réussis à attraper un bus. Je m’installai pour un peu de repos, juste au moment où le chauffeur était en train de se quereller avec un passager qui ne voulait pas descendre à l’arrêt qu’il avait pourtant réclamé : « Non, mais faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages ! », hurlait-il.
Enfin arrivée à destination, je courus à mon rendez-vous avec les R.H. On m’indiqua quelle serait ma tâche : un container de produits pour nettoyer les toilettes s’était renversé dans l’entrepôt. Je devais les ramasser, les regrouper par marque et couleur pour les placer ensuite adroitement en rayon : « Voilà, m’a-t-on dit, vous voyez c’est simple, il ne s’agit pas de casser trois pattes à un canard ! ». Sur cette remarque condescendante, il repartit, en sifflotant un air méconnaissable tant il expirait de canards qui heurtaient mes tympans.
Je m’appliquai à ordonner les flacons de savon, les bidons Canard WC aussi bien que si je peignais une aquarelle : choix des couleurs, harmonie des formes, je me reculais, fière de moi, pour admirer l’agencement des contenants et autres considérations artistiques que je voulais faire ressentir pour ma première mission. A un moment mon téléphone vibra et je m’accordai une courte pause pour répondre, c’était Pascal : « Chérie, tu peux prévoir un dessert pour ce soir ? Ma mère veut nous présenter son nouvel amoureux et elle nous invite pour son fameux canard à l’orange ». Je rageais intérieurement, moi qui rêvais de me reposer ce soir.
Un client m’interpella avec une voix de canard : « Au lieu de jouer sur votre téléphone, vous pourriez vous déplacer que je puisse atteindre mon flacon de liquide vaisselle là-haut », en pointant son doigt vers le produit à l’étage supérieur. Je voulais l’aider mais il me devança en mettant un pied en porte-à-faux sur une étagère du bas, tout en s’accrochant à l’étage du milieu et s’étira pour attraper l’objet convoité. L’étagère cassa, il s’agrippa à l’étagère du haut et sous ses acrobaties tout le rayon s’effondra ; tous les bidons par terre, certains s’ouvrirent, des liquides poisseux se répandirent au sol, tandis que j’attrapais le client par le cou pour essayer de l’étrangler. Nous roulâmes l’un sur l’autre en glissant sur les produits savonneux, une foule vint vers nous, et je ne me souviens plus de la suite, si ce n’est d’un vigile qui me plaqua le bec au sol.
Le médecin ne m’a pas interrompue pendant mon récit et se contente d’un « Je vois, Aude », avant de me montrer une série d’images assez ressemblantes, chamarrées de noir, gris, blanc :
- Que voyez-vous ici Aude ?
- Des rochers, avec…du guano ! Rien que du guano ! Du guano partout !
Sur mes dires, j’éclate en sanglots. Le médecin me regarde avec compassion :
- Je crois Aude que vous avez un problème avec les canards, je dirais même une phobie, je diagnostique une psychose anatidaephobique. Mais rassurez-vous cela se soigne, nous avons de bons résultats en général. Je vais vous envoyer dans un établissement au calme, une ancienne ferme réhabilitée dans le Gers.
S.O.S !
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